CMDR - Corps : Méthodes,  Discours, Représentations
 

Swan : Métamorphoses

« Comme fièrement et avec complaisance la tête et le bec se meuvent...

Un d’entre eux, sur­tout, - semble se ren­gor­ger avec audace,

et fait voile rapi­de­ment à tra­vers tous les autres ;

ses plumes se gon­flent comme une vague sur la vague,

il s’avance en ondu­lant vers l’asile sacré… »

Goethe, Faust II, v. 7300-7306

Le rideau se lève sur un cygne et sa dan­seuse, tout de noirs vêtus, cla­po­tant dans une bulle aux allu­res de ventre mater­nel. Tout est dans ce sym­bo­lisme ini­tial : la fusion andro­gyne, l’oeuf du monde, la mort pro­chaine... Mais bien­tôt ce sont d’autres vola­ti­les, cette fois imma­cu­lés, qui tra­ver­sent l’arrière-scène, trans­for­mée en canal aqua­ti­que : indif­fé­rem­ment, femmes et cygnes blancs s’expo­sent dans l’élément liquide.

Laurent Philippe

Pas de vilain petit canard dans cette jolie volière : c’est la grâce de l’oiseau, décou­verte dans La Confidence des oiseaux (2012), que sonde le cho­ré­gra­phe Luc Petton dans Swan. L’explo­ra­tion du mou­ve­ment devient « déter­ri­to­ria­li­sa­tion » - Deleuze, tou­jours, nous dit le cho­ré­gra­phe. En effet, l’humain délaisse son enve­loppe de peau et revêt les plumes du cygne, il prend part à une alliance per­mise par un long tra­vail avec les oiseaux, hors plan­ches. Tandis que ces der­niers accep­tent d’entrer dans l’espace social de la scène, les dan­seu­ses se mêlent à leur groupe, adop­tent leur démar­che et leur lan­gage, exploi­tent les ver­tè­bres sup­plé­men­tai­res qu’elles se rêvent, se prê­tent à la dou­ceur et aux heurts d’une vie ani­male. Elles font œuvre de zooë­sie, phi­lo­so­phie der­ri­dienne qui trans­gresse la ligne de frac­ture entre l’humain et l’animal. Si le lien entre les espè­ces se fait évidence – le corps – l’expé­rience à laquelle les dan­seu­ses le contrai­gnent, rend cette poro­sité plus dou­lou­reuse : le mou­ve­ment qui se déploie est ori­gi­nel et continu, enfoui dans la mémoire des corps à plume et à chair. On soup­çonne tou­te­fois que le chemin est bien plus dou­lou­reux pour les chairs que les plumes : trop de natu­ra­lisme dans le mimé­tisme animal ? On souf­fre avec les dan­seu­ses qui par­vien­nent à nous lais­ser croire à l’har­mo­nie et à la grâce, malgré les coups de bec répé­tés des vola­ti­les !

La pré­sence des cygnes n’était pas indis­pen­sa­ble au déploie­ment de la méta­mor­phose : le mou­ve­ment syn­chro­ni­que des humains sur scène suffit à épouser la forme même de l’envol et de la chute, de l’har­mo­nie du groupe et du conflit, à retra­cer le chemin rétros­pec­tif du désir de l’autre et de la quête intui­tive de soi. A trop s’atta­cher à la face lunaire du cygne, qui en fait une des méta­mor­pho­ses de la femme, Luc Petton semble oublier que l’animal n’est pas que sym­bole de fémi­nité et de fécondité. L’oiseau noir, qui ouvre son œuvre, la place pour­tant sous le cygne de l’ambi­va­lence. « Le cygne est fémi­nin dans la contem­pla­tion des eaux lumi­neu­ses, il est mas­cu­lin dans l’action. Pour l’incons­cient, l’action est un acte. Pour l’incons­cient, il n’y a qu’un acte… » Ces quel­ques mots de Bachelard ren­ver­sent l’épiphanie de la lumière, confon­dent les pola­ri­tés figées par le sym­bo­lisme du mythe en un désir unique, celui de la fusion des corps.

Laurent Philippe

L’inter­pé­né­tra­tion des corps des oiseaux et des femmes, de ceux des dan­seu­ses entre elles, donne dès lors aux migra­tions de ces corps sur scène un sens char­nel, qui nour­rit un chant nou­veau. Selon le mythe, né du Phédon, c’est à l’appro­che de la mort que le cygne chante : « A ce que je vois, vous me croyez infé­rieur aux cygnes pour la divi­na­tion. Quand ils sen­tent appro­cher l’heure de leur mort, les cygnes chan­tent ce jour-là plus sou­vent et plus mélo­dieu­se­ment qu’ils ne l’ont jamais fait, parce qu’ils sont joyeux de s’en aller chez le dieu dont ils sont les ser­vi­teurs. » affirme Socrate. Le com­pa­gnon d’Apollon, chan­tre du poète et de la poésie, chante en réa­lité bien plus que la mort sur la scène de la Maison de la danse : il chante le désir pri­maire, avant le terme fatal à l’exal­ta­tion.

Chloé Richer
Laurent Philippe